L’exécution de 87 juifs au Struthof pour les expériences du Professeur Hirt de la ReichsUniversität Strassburg

En 1941 ouvre la ReichsUniversität Strassburg qui doit être la vitrine de l’Allemagne nazie. Tous les professeurs sont inscrits au NSDAP. Parmi ceux-ci, le professeur August HIRT, connu pour ses travaux sur la microscopie luminescente, et néammoins membre de la SS, a des préoccupations scientifiques variées qui vont de la « microscopie intravitale » à la recherche d’un remède contre le cancer en passant par l’étude des effets de l’ypérite. Il soumet ses projets de recherche à « l’Institut de Recherche Scientifique de Défense », dépendant de l’Ahnenerbe (Patrimoine des Ancêtres), organisme de recherche pseudo-scientifique de la SS. Il fera des expérimentations au Struthof en mettant de l’ypérite sur des détenus traités ou non traités par un antidote.

BICKENBACH, un autre professeur fera des expériences au Struthof avec du phosgène et HAAGEN inoculera le typhus.

HIRT est surtout connu pour avoir voulu compléter la collection de crânes de l’institut d’anatomie avec des crânes de commissaires judéo-bolcheviks. « Le Hauptsturmführer SS August Hirt, professeur de médecine, directeur de l’Institut d’Anatomie, s’occupait de recherches sur la race, alors très à la mode. Comme la ‘race’ juive était sur le point d’être anéantie, il voulut réunir, tant qu’il était encore temps, une collection de crânes de commissaires bolcheviks juifs. »

Hirt envoie son projet à Himmler intitulé : « Conservation des crânes de commissaires judéo-bolcheviques aux fins de recherches scientifiques à la Reichsuniversität Strassburg. »

« Il existe d’importantes collections de crânes de presque toutes les races et tous les peuples. Il n’y a que des juifs que la science dispose de si peu de crânes, de telle façon qu’il n’est pas possible d’en tirer des conséquences significatives. La guerre à l’Est nous donne l’occasion de combler ce déficit. Nous avons la possibilité d’acquérir un document scientifique tangible en nous procurant les crânes des commissaires judéo-bolcheviques qui incarnent le sous-homme répugnant mais caractéristique. »

Après avoir précisé comment les juifs devaient être mis à mort sans blesser la tête, et précisé quelles études seraient faites sur les crânes, Hirt terminait son projet par ces mots : « Pour la conservation et l’étude du lot de crânes ainsi obtenus, la nouvelle Université d’État de Strasbourg serait le lieu qui conviendrait, en raison des buts et des tâches qui lui ont été assignés ». Himmler était acquis à ce projet et chargea l’organisation qui était sous ses ordres, l’Ahnenerbe, de son exécution.

En fait, ce projet ne vit pas le jour. La méthode de sélection des crânes n’était pas assez scientifique pour Hirt qui modifia son projet: Un anthropologue nommé Beger devait sélectionner à Auschwitz des juifs, prendre leurs mesures anthropométriques, les photographier, en faire des moulages. Puis les détenus seraient gazés et envoyés à Strasbourg pour en faire une collection de squelettes.

115 personnes ont pour cela été sélectionnées à Auschwitz, 87 furent transférées à partir du 30 juillet 1943 au camp du Struthof-Natzweiler près de Schirmeck où une chambre à gaz fut construite en aoūt 1943. Le commandant du camp de Natzweiler, le Hauptsturmführer SS Joseph Kramer, déclara lors de son procès qu’il se rendit à Strasbourg auprès de Hirt et que celui-ci le chargea d’exécuter les personnes envoyées d’Auschwitz avec des sels cyanhydriques qu’il lui remit. Kramer s’acquitta de sa tâche et fit transférer les cadavres à Strasbourg. Un détenu qui résistait fut tué par balle. Son corps fut « gâché».

Un employé de l’Institut d’anatomie qui dut préparer six cuves rapporta qu’il y eut au cours de l’été 1943, 3 arrivages de 30, 30 et 26 cadavres « pas encore rigides ». « Je pensai, déclara-t-il, qu’il devait s’agir de victimes qui avaient été empoisonnées ou asphyxiées...C’est pourquoi j’ai recopié le numéro de prisonnier qu’ils avaient sur le bras gauche... Ces numéros comportaient cinq chiffres? » Bong, un allemand, lui déclara: « Ce sont tous des juifs ».

Le professeur Hirt séparait les têtes et montait sa collection de squelettes. Dans une lettre du 5 décembre 1943, Hirt se plaignait de ne pas avoir encore terminé la réduction des corps. L’employé poursuit : « En septembre 1944, les Alliés poussèrent jusqu’à Belfort et le professeur Hirt ordonna à Bong et à Maier de découper les corps et de les faire brūler au four crématoire... Le lendemain je demandai à Herr Maier s’il avait découpé tous les corps mais Herr Bong me répondit: ‘ Il nous a été impossible de les découper tous, c’était trop de travail. Nous en avons laissé quelques uns dans la réserve.’ »

Le 19 octobre 1944, Hirt écrivait à Sievers : « La collection est pratiquement complètement détruite. Toutes les parties nécessaires à un but diagnostique sont brūlées. Il ne reste que la plus grande partie des extrémités à partir desquelles il n’est pas possible de tirer de conclusions. »

L’historien Shirer relate qu’un peloton allié devait découvrir ces restes quand les unités de la VIIe armée US, conduites par la 2e division blindée française, pénétrèrent dans Strasbourg un mois plus tard, le 23 novembre 1944.

Il restait 16 cadavres.

Un corps portait encore son matricule no 107969 qui, grâce à la bureaucratie concentrationnaire a pu être identifié comme étant Menachem Taffel né le 28 juillet 1900 à Berlin Elsässer Strasse 9.

La ReichsUniversität se replia à Tübingen. C’est là que Hirt commença à organiser sa défense en insinuant que c’était les gaullistes qui avaient assassiné des femmes allemandes et les avaient amenées dans les caves de l’institut d’anatomie. Il tente de passer en Suisse mais se suicida d’une balle dans le cœur le 2 juin 1945 à Schönenbach/Schluchsee en Forêt Noire.

Bikenbach et Haagen passèrent devant un tribunal français mais n’eurent que des peines relativement légères. Beaucoup d’autres médecins nazis purent reprendre après quelques temps leur travail universitaire...

Bibliographie:

Trois ouvrages font relation des forfaits du professeur HIRT à Strasbourg:

  • Rolf Hochhuth, « Le Vicaire », Seuil, 1963;
  • William Shirer, « Le troisième Reich, des origines à la chute », Stock, 1960;
  • Eugen Kogon, Hermann Langbein et Adalbert Rüeckerl, « Les chambres à gaz, secret d’État », Fischer Verlag, 1983, Minuit, 1984, Seuil, Points, Histoire.
A ceci il faut ajouter la brève évocation faite par Raul HILBERG dans « La destruction des juifs d’Europe » page 819 et 820 de l’édition de poche, chapitre "Les centres de mise à mort".

Autrement plus détaillé est le travail de Patrick Wechsler dans sa thèse de médecine: « La faculté de médecine de la "ReichsUniversität Strassburg 1941-1945 » soutenue à Strasbourg en 1991. Il s’appuie sur: J.-C. Pressac, Serge Klarsfeld « The Struthof album » et H.-J. Lang « Für den Aufbau einer Skelettsammlung » 21-12-1985

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