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17 octobre 1961: Massacre des algériens par la police parisienne sous les ordres de Papon (Algérie)

Le soir du 17 octobre 1961 le FLN organise dans Paris une manifestation pour protester contre le couvre-feu imposé aux algériens dans la capitale. Environ 30.000 algériens convergent des banlieues vers le centre. Le rassemblement est pacifique. Par contre beaucoup de policiers sont « chauffés à blanc » par la mort de collègues tombés sous les balles du FLN. Un bon nombre viennent d'Algérie et ont fait usage de certaines méthodes. Leur chef, Maurice Papon, préfet de police, s'est également illustré en Algérie, en 1956, entre autres, comme préfet de Constantine.

La police a prétendu que des coups de feu avaient été tirés contre elle. En fait les algériens sont cueillis au faciès dès leur sortie des bouches de métro (témoignage de Amar K. Le Monde 5 février 1999 page 8). Coups de crosse, usage des armes, le sang coule en plein Paris, des corps sont jetés dans la Seine. La hiérarchie policière laisse faire, le gouvernement et De Gaulle à l'Élysée également. 11.538 Algériens, selon la préfecture de police sont "interpellés", rassemblés dans la cour de la Préfecture de Police, puis incarcérés au palais des Sports, au stade de Coubertin et à Vincennes. Le bilan officiel fit état de trois morts. L'affaire fut enterrée. L'atmosphère en France était telle que les algériens se turent; les blessés n'allèrent pas se faire soigner dans les hôpitaux.

Un livre écrit par Jean-Luc Einaudi, les photos d'Elie Kagan et un film vinrent contredire la thèse officielle. L'affaire refit surface lors du procès Papon en 1998 où il lui fut reproché en tant que secrétaire général de la Préfecture de Bordeaux sous l'Occupation d'avoir fait arrêter des juifs et de les avoir fait acheminer vers des camps où ils furent livrés aux nazis puis exterminés.

Suite à une tribune de Einaudi dans le Monde, Papon, condamné pour crime contre l'humanité commis à l'encontre de juifs sous l'occupation allemande, mais laissé libre, lui fit un procès en février 1999 « pour complicité de diffamation envers un fonctionnaire public. » Dans cet article, Einaudi déplore que malgré les promesses de la ministre de la Culture, l'accès aux archives est toujours interdit, dénonce le fait que des archives aient disparu ou aient été détruites comme celles de la brigade fluviale (on repêcha de nombreux corps dans la Seine), il conteste les conclusions du rapport Mandelkern demandé par le ministre de l'Intérieur, Chevènement, comme quoi le nombre de victimes serait « de plusieurs dizaines ce qui est considérable mais très inférieur aux quelques centaines de victimes dont il a parfois été question ». Pour Einaudi, il y aurait eu entre 200 et 300 morts. Il rappelle le témoignage de Jacques Derogy « les forces de police ont ouvert le feu sur les Grands Boulevards » . Il affirme que nombre de cadavres n'ont pas été amenés à l'Institut Médico-Légal, base des comptages du rapport Mandelkern. « J'en prends pour seul exemple les cadavres de ces algériens morts dans l'enceinte du Palais des sports placé sous la garde de la gendarmerie mobile. » Ce rapport omet certains faits, poursuit-il « par exemple ce qui s'est produit dans la cour de la Préfecture de police dans la nuit du 17 au 18 octobre 1961. Selon plusieurs sources policières de l'époque, plusieurs dizaine d'algériens, une cinquantaine, y ont été tués. »

Au cours du procès intenté par Papon plusieurs témoignages sont entendus: « A l'intérieur [du palais des sports], j'ai personnellement vu au moins deux hommes mourir des suites des tabassages dont ils ont été victimes » (Hachemi Cherabil), le lendemain 18, « près du pont des Tournelles, des policiers s'en sont pris à moi, ils m'ont frappé, je suis tombé à terre et deux policiers m'ont balancé à la Seine. » (Ahcène Boulanouar), « Pour se protéger de la charge de la police, un manifestant est passé de l'autre côté de la rambarde du pont [...] Un garde mobile lui a donné de violents coups de crosse jusqu'à ce qu'il lâche prise et tombe à l'eau. » (Daniel Mermet, journaliste). Au palais des sports « un algérien a voulu aller aux toilettes. J'ai entendu en un éclair une rafale de mitraillette et j'ai vu les impacts sur les murs. [...] A l'intérieur [d'une sorte de placards à balais], j'ai compté neuf cadavres. Le lendemain au parc des expositions, j'ai vu des hommes qui avaient reçu des coups sur la tête et avaient les quatre membres brisés. » (Gérard Grange, infirmier, service de santé des armées). Le procureur reconnut qu'il y avait eu massacre tout en réclamant une peine de principe contre Einaudi pour « manque de circonspection » , « on ne peut pas dire que les forces de l'ordre ont agi sous ses ordres [de Papon] »

Dans son jugement rendu le 26 mars 1999, le tribunal reconnaît que « la version officielle des événements de 1961 a été inspirée largement par la raison d'État [...] et que l'extrême dureté de la répression d'alors doit appeler, de nos jours, des analyses différentes, qui n'excluent pas l'emploi du mot "massacre".[...] Cette violence n'était pas justifiée par le comportement des militants ce soir-là.[...] Elle s'est exercée non seulement "à chaud" lors de la manifestation elle-même, mais également "à froid" dans les centres d'internement hâtivement constitués pour accueillir les personnes arrêtées. ». Il relève que « l'ensemble des témoignages » cités par Einaudi « n'est pas réfuté » et lui reconnaît « le bénéfice de la bonne foi. » Des descendants des victimes du 17 octobre 1961 ont déposé plainte pour crime contre l'humanité le 5 janvier 1998. Le juge Valat refusa d'instruire en s'appuyant sur l'arrêt "Boudarel" de la cour de Cassation, comme quoi « le principe de l'imprescribilité des crimes contre l'humanité ne s'appliquait qu'aux agissements pour le compte des pays européens de l'Axe pendant la deuxième guerre mondiale. » Appel a été fait (Le Monde 13 février 1999).

Sources :

Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris, Seuil, 1991; film Une journée portée disparue; film Octobre à Paris, Jacques Panijel, 1962; Jean-Luc Einaudi Octobre 1961: pour la vérité enfin Le Monde 20 mai 1998; Le Monde 5, 6, 7, 13, 14 février, 28 mars 1999


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Jacques Morel 2003-05-03