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13 septembre 1930: Les affamés demandent une baisse des impôts, on envoie des avions les bombarder (Vietnam)

La grande crise économique de 1929 avec la baisse du prix du riz est l'étincelle qui va allumer le feu de la rancoeur accumulée en Indochine contre le système colonial français: absence d'école pour tous, écrasement par l'impôt, accaparement des terres par les colons, corruptions des mandarins. Le VNQZD, un parti nationaliste, organise la mutinerie des tirailleurs à Yen Bay le 9 février 1930. Suite à de mauvaises récoltes, des paysans se soulèvent dans le Nghê-Tinh (une région pauvre comprenant le Nghê An et le Ha Tinh). Ils attaquent les centres administratifs, libère les prisonniers, détruisent les débits d'alcool de la Régie, dénoncent la fiscalité coloniale et l'exploitation des propriétaires fonciers. Des militants communistes mettent en place ce qu'on a appelé « les soviets du Nghê-Tinh ». Le pouvoir colonial réprime sans défaillance. Dans le Nghê-Tinh 3 000 paysans sont tués, il y a 3 à 4 000 arrestations et près de 3 000 condamnations. Au total 9 à 10 000 arrestations, plusieurs milliers de morts des milliers de condamnations.101

Andrée Viollis suit la visite du ministre des colonies Paul Reynaud. Elle note dans son journal du 5 novembre 1931 : « Nous avions quitté dès six heures du matin Vinh où le ministre [Paul Reynaud] était resté pour interroger certains prisonniers politiques[...]

Il pleut. Nous filons entre les champs boueux. Mon compagnon d'auto, un administrateur de la région, m'explique, un peu trop confusément, les troubles graves de l'an dernier et de cette année. La région, me dit-il, fut toujours fertile en révolutionnaires. Elle est, en outre, parmi les plus déshéritées de l'Annam. Sa population trop dense, serrée dans d'étroites vallées, sujettes soit à une excessive sécheresse, soit à des inondations se voit trop souvent réduite à la famine...

Plus loin, il m'indique quelques énormes tombes qui bossuent la rivière:

- Elles datent du 13 septembre de l'an dernier me dit-il. Ce matin-là, on vit soudain une énorme troupe de 5 à 6.000 individus qui marchaient en rangs serrés sur Vinh...

- Ils étaient armés ?

- Ma foi, je n'en sais trop rien. Ils venaient soi-disant porter à la Résidence leurs doléances contre les impôts qu'ils jugent excessifs. C'est toujours comme ça que commencent les révoltes. On leur ordonna de s'arrêter, ils n'écoutèrent pas, franchirent tous les barrages. Il fallut envoyer des avions avec des bombes. Il tomba 100 à 120 bonshommes102. Les autres s'enfuirent comme des lapins... Par malheur, le soir, des habitants de villages restés loyaux vinrent pour enterrer les morts. On crut à une nouvelle manifestation, on renvoya les avions : résultat, encore une quinzaine de morts ... Une fâcheuse erreur qui a fait assez mauvais effet. »103

C'est l'erreur dite des « fossoyeurs ». Andrée Viollis note plus loin:

« Les aviateurs militaires n'ont pas été inquiétés; ils étaient couverts, ayant reçu quelques semaines plus tôt une circulaire du Résident supérieur en Annam, les autorisant et même leur enjoignant de jeter des bombes sur tous les attroupements, sans s'embarrasser de sommations. Les villages de Yen-Tho, Yen-Phu et Thang-Dan, dans la province de Vinh, ont été complètement incendiés par bombes d'avions. On avait eu le soin d'abattre tous les gros arbres pour permettre aux avions d'opérer commodément et à loisir. Un des aviateurs, revenu après quelques jours au-dessus du théatre de ses exploits, disait : « Cela puait tellement que là-haut même, j'en étais malade. » On me cite encore le nom de six villages, de la gare de Yen-Xuan, à 10 kilomètres de Vinh et surtout celui du village de Phui-An, à 60 kilomètres de Vinh, qui, lui, fut bombardé à plusieurs reprises et complètement écrasé. On me confirme que le nombre des victimes connues et inconnues de la région dépasse plusieurs milliers. »104

Le vieux révolutionnaire Phan Boi Chau déclara à Andrée Viollis:

« Les cortèges de manifestants qui, suivant notre vieille coutume, allaient demander justice au grand chef, au résident, qui, pour eux est « le père et la mère », implorer son aide et sa pitié, vous savez comme on les a reçus : à coups de bombes et à coups de fusils ... Pourtant, ils ne voulaient pas, en agissant ainsi, porter atteinte à la souveraineté française. Ils étaient sans armes ... »105

Sources :

Andrée Viollis Indochine SOS, 1935, réédité par Les éditeurs français réunis, Paris, 1949, p. 87, 88, 133, 145, 146; Pierre Brocheux, Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë - 1858-1954, La Découverte, Paris, 1994.


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Jacques Morel 2003-05-03