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20 août 1955: Exécutions sommaires à El-Halia (Algérie)

Paul Aussaresses, ancien résistant, fondateur du service Action du SDECE, vieil ami de Jacques Foccart, est affecté comme officier de renseignement au 1er RCP à Philippeville. En relation avec la police locale et utilisant des méthodes « spéciales », il apprend qu'une attaque est organisée par Zighoud Youssef. Les rebelles et gens des campagnes qui surgissent le 20 août vers midi dans Philipeville, faiblement armés, et accompagnés de femmes et enfants sont massacrés à l'arme automatique. L'armée déplore deux tués les algériens cent trente quatre, d'après Aussaresses. Selon Yves Courrière l'armée perd 12 soldats. Des civils européens sont tués.

A la mine de fer d'El-Halia à 20 km à l'Est, la surprise est par contre totale. Encadrés par les hommes de Zighoud, les ouvriers arabes se sont attaqués aux familles européennes avec qui ils vivaient en parfaite entente. Les troupes envoyées pour dégager la mine font quatre vingt tués chez les « fellaghas » et soixante prisonniers. On retrouve trente cinq cadavres d'européens (71 d'après Courrière) et quinze blessés. Le lieutenant Nectoux téléphone à Mayer commandant le 1er RCP.

« Mayer: Vous avez des prisonniers?

- Oui, à peu près soixante. Qu'est-ce que j'en fais mon colonel?

Mayer: Quelle question! Vous les descendez, bien sûr! [...]

Un quart d'heure après, Nectoux arrive avec des camions.

- C'est quoi, tous ces camions, Nectoux.

- Ben, je suis venu avec les prisonniers, mon colonel, puisque vous m'avez dit de les descendre.

Prosper [Mayer] et moi [Aussaresses] avons réprimé un rire nerveux [...]. Je me suis tourné vers Nectoux:

- C'est parce que vous êtes bourguignon, Nectoux, que vous ne comprenez pas le français?

[...] J'ai dit au colonel que j'allais m'en occuper.[...] J'ai pris un homme pour l'interroger moi-même. C'était un contremaître musulman qui avait assassiné la famille d'un de ses ouvriers français. [...] Je lui ai répondu en arabe:

- Je ne sais pas ce qu'Allah pense de ce que tu as fait mais maintenant tu vas aller t'expliquer avec lui. Puisque tu as tué des innocents, toi aussi tu dois mourir. C'est la règle des parachutistes.

J'ai appelé Issolah :

- Emmène-le, il faut l'exécuter immédiatement! Pour les autres va me chercher Bébé.[...]

Bébé c'était un adjudant de la Résistance.[...]

Aussaresses dit à Bébé:

«- Aujourd'hui, j'ai un travail pour vous. Allez chercher tous vos hommes avec leur PM et tous les chargeurs pleins que vous pourrez trouver.

J'ai fait aligner les prisonniers, aussi bien les fels que les ouvriers musulmans qui les avaient aidés. Au moment d'ordonner le feu, Bébé était nettement moins chaud.[...] J'ai été obligé de passer les ordres moi-même. J'étais indifférent: il fallait tuer, c'est tout, et je l'ai fait.

Nous avons feint d'abandonner la mine.[...]

Quelques jours plus tard, comme on pouvait s'y attendre, les fellaghas sont revenus. Une fois prévenus par nos guetteurs, nous y sommes montés avec le premier bataillon. Nous avons fait une centaine de prisonniers qui ont été abattus sur le champ.

Il y a eu d'autres exécutions sur mon ordre après la bataille de Philippeville. Nous avions capturé environ mille cinq cents hommes.[...]

Bien sûr, parmi ces prisonniers, il y avait des montagnards, des types de la campagne qu'on avait enrôlés de force. Souvent nous les connaissions. Ceux-là, nous les avons vite libérés. Mais il y avait les autres [...] Une fois que nous les avions interrogés et que nous en avions tiré tout ce que nous pouvions, que fallait-il en faire?[...] Mais sachant qu'il s'agissait d'éléments irrécupérables, chacun préférait me les laisser pour que je m'en occupe.[...] Alors, j'ai désigné des équipes de sous-officiers et je leur ai donné l'ordre d'aller exécuter les prisonniers. »

Les milices du maire de Philippeville Benquet-Crevaux, armées par les soins d'Aussaresses vengeront les morts européens.

« À Philippevile, il y aura plus de 2 000 morts algériens dans les quinze jours qui suivent le 20 août » écrit Yves Courrière94 qui compte 12 000 victimes algériennes de la répression dans le Constantinois.

Massu en visite à Philippeville peu après et découvre les talents du capitaine Aussaresses. Il l'appellera auprès de lui en janvier 1957 pour transposer à Alger sa méthode qui fit « merveille » à Philippeville et devenir « le chef d'orchestre de la contre-terreur ».

Commentaires :

En mai 2001, l'opinion et en premier lieu les politiques sont très choqués par ce qu'écrit Aussaresses. Les politiques sont d'autant plus gênés que ce dernier ne cesse de répéter que les ordres étaient de liquider le FLN, qu'il a commis ces tortures et exécutions pour la France. Il le montre en particulier dans l'épisode suivant95 : « Lors de l'entrevue qu'il eut en tête à tête avec Max Lejeune [alors secrétaire d'État à la Défense Nationale], Massu lui dit qu'il avait appréhendé un groupe de terroristes et qu'il se demandait s'il valait mieux les remettre à la justice ou les liquider.

- Vous vous souvenez du DC3 d'Air-Atlas, l'avion de Ben Bella, le chef du FLN, et ses quatre compagnons, le 22 octobre dernier? demanda Max Lejeune.

- Monsieur le ministre, qui ne s'en souvient pas! fit Massu.

- C'est une affaire que je connais bien puisque le président Guy Mollet m'a laissé me débrouiller avec le général Lorillot. Lorsque le gouvernement a su que ces hommes iraient en avion du Maroc en Tunisie, il a ordonné à la chasse d'Oran d'abattre l'appareil. Si nous avons annulé cet ordre, c'est qu'au dernier moment nous avons appris que l'équipage de l'avion était français. Pour le gouvernement, il est regrettable que Ben Bella soit encore vivant. Son arrestation est une bavure. Nous devions le tuer.

Massu avait compris ce que Max Lejeune voulait dire. [...] J'allais avoir douze hommes de plus à exécuter la nuit suivante. »

Pour appuyer ces affirmations, on peut fournir beaucoup d'autres preuves. Ainsi on lit dans le programme du ministre-résident Jacques Soustelle de mai 1955 cité par Yves Courrière96:

« Tout rebelle pris les armes à la main doit être tué. » et ceci page 168 : « Les hommes de Beaufre capturent très vite des « supposés fellagha » et quelques membres du F.L.N., il va donc les faire remettre à la justice. Il s'entend répondre par le procureur de Tizi-Ouzou: « Vos fellagha prisonniers, que voulez-vous que j'en fasse? Tuez-les! » Et il apprend qu'au tout début des « événements » Mitterrand encore ministre de l'Intérieur, sans l'écrire, avait dit la même chose : « Vous n'avez qu'à les tuer ». »97

Sources :

Paul Aussaresses, Services Spéciaux Algérie 1955-1957, Perrin, 2001, p. 51-70; Yves Courrière, La guerre d'Algérie - Le temps des Léopards, Fayard, 1969, 113, 168, 183-189; Pierre Péan, L'homme de l'ombre, Éléments d'enquête autour de Jacques Foccart, l'homme le plus mystérieux et le plus puissant de la Vème République, Fayard, 1990, p. 214-220.


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Jacques Morel 2003-05-03