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7 août 1928: « Les travaux du chemin de fer Congo-Océan se poursuivent avec méthode. » (Congo)

Une note annonce que « Le Crédit Foncier de l'Afrique Équatoriale Française a été constitué, le 7 août 1928. Son siège social est à Brazzaville. Il a pour objet les prêts hypothécaires et toutes opérations immobilières urbaines ou rurales en Afrique Française. » Après des informations financières, la note ajoute: « Le merveilleux développement de l'Afrique Occidentale Française durant ces dernières années est connu de tous. De son côté, l'Afrique Équatoriale Française, qui avait connu, avant, pendant et depuis la guerre, des moments difficiles, marqués par une situation économique peu favorable, a, depuis 1924, progressé rapidement; les travaux du chemin de fer Congo-Océan, poursuivis avec méthode, ont amené une grande activité commerciale dans tout le pays. Le budget général, en 1928, s'élevait à 27.038.165 fr, entièrement équilibré par les ressources locales.[...]  »

En raison des chutes du Congo, les Français doivent utiliser le chemin de fer Léopoldville-Matadi, construit en face par les Belges pour le transport au départ et en direction de l'océan. Le gouverneur général Victor Augagneur entreprend en 1921 la construction du chemin de fer Brazzaville-Pointe Noire ou Congo-Océan (CFCO) long de 502 kilomètres. Le gouverneur Antonetti poursuit le projet avec une méthode qui n'est pas indiquée dans la littérature financière ci-dessus, et le chemin de fer sera inauguré en 1934.

L'Encyclopedia Universalis rapporte que sa construction aurait dit-on « coûté un homme par traverse » et que le CFCO reste une des réalisations africaines de la France qui ont soulevé le plus grand nombre de polémiques. Mais conclut par cette pirouette: « son achèvement coïncide avec l'entrée du Congo dans le monde moderne. »

La méthode employée pour construire le chemin de fer? Elle est décrite par Albert Londres dans Terre d'Ébène, d'après ce qu'il a vu en avril 1928. Le chantier fut confié à la compagnie de travaux publics Les Batignolles. Huit mille hommes sont mis à sa disposition. Ceux-ci se faisant rares dans le Moyen-Congo vidé par les concessionnaires, on recrute du Congo à la Sanga, de la Sanga au Chari, et jusqu'au Tchad. Les recrutés embarquaient sur des chalands, trois cents par trois cents, on entasse la cargaison humaine dessous et dessus. Il en glisse. Le chaland continue. Sur trois cents, il en arrive deux cent soixante. Ils restent sur la berge, on n'avait pas prévu de camp. Au lieu de les amener à Pointe Noire par le chemin de fer belge, ils doivent s'y rendre à pied. Le ravitaillement est aléatoire.

Comment était organisé le chantier? « J'ai vu construire des chemins de fer, écrit Albert Londres, on rencontrait du matériel sur les chantiers. Ici que du nègre! Le nègre remplaçait la machine, le camion, la grue; pourquoi pas l'explosif aussi?

Pour porter les barils de ciment de cent trois kilos « les Batignolles » n'avaient pour tout matériel qu'un bâton et la tête de deux nègres![...]

J'arrivai au sentier de fer. La glaise était une terre anthropométrique; on n'y voyait que des empreintes de doigts de pied. Là, trois cents nègres des Batignolles frappaient des rochers à coups de marteau. C'était la grande hurle. Des capitas transmettaient des ordres idiots avec fureur [...] le tout scandé des ordinaires « Allez! Saras, allez! » [...] Les capitas et les miliciens tapaient sur les Saras à tour de bras. Et les Saras, comme par réflexe, tapaient alors sur les rochers! [...] Les Saras me regardaient avec des yeux de chiens souffrants comme si je leur apportais de l'huile pour adoucir les brûlures de leur dos! [...] Épuisés, maltraités par les capitas, loin de toute surveillance européenne, blessés, amaigris, désolés, les nègres mouraient en masse. [...] C'était la grande fonte des nègres! [...] D'Ouesso sur la Sanga, cent soixante quatorze hommes furent mis en route. Quatre-vingt arrivèrent à Brazzaville, soixante-neuf sur le chantier. Trois mois après, il en restait trente-six. »

Il fallait à nouveau recruter des hommes pour « la machine ». Les hommes fuient les villages visités par les recruteurs. Des villages entiers sont punis.

« Il faut accepter le sacrifice de six à huit mille hommes, disait M. Antonetti, ou renoncer au chemin de fer. Le sacrifice fut plus considérable. A ce jour, cependant, il ne dépasse pas dix-sept mille. Et il ne nous reste que trois cents kilomètres de voie ferrée à construire! » Plus loin, Albert Londres écrit: « Je pensais qu'entre octobre 1926 et décembre 1927, trente mille Noirs avaient traversé Brazzaville « pour la machine » et que l'on n'en rencontrait que mille sept cents entre le fleuve et l'océan! »

Gilbert Comte donne dix-huit mille morts en tout soit trente-six par kilomètre. Cette estimation est certainement en deçà de la réalité.

André Gide, écrit en annexe de son Voyage au Congo de 1926 : « l'envoi d'une commission d'enquête [par Léon Perrier, ministre des Colonies], aussitôt qu'il fut avisé de l'inquiétante mortalité parmi les indigènes réquisitionnés pour le chemin de fer de Brazzaville à Pointe Noire, témoignait d'un zèle humanitaire efficace et qui ne se payait pas de mots. »

A ce propos, Albert Londres relate le « spectacle » organisé pour la visite de M. Lasnet, inspecteur général du service de santé envoyé par le ministère de la rue Oudinot, « Vous veniez sur la foi des méchants qui prétendaient que les nègres mouraient sur les chantiers des « Batignolles » ? On allait vous montrer comment on les traitait. Le jour où vous débarquiez à Pointe-Noire, des détachements modèles se formaient à Brazzaville. En même temps, les chefs de chantier du Mayombe cachaient les malingres dans la forêt [...]. Chacun fut revêtu d'un costume kaki que, depuis huit jours, on confectionnait en hâte. On leur donna une couverture d'un kilo cinq cents grammes, une musette garnie d'une assiette, d'une cuiller, d'un paquet de thé ! Puis un savon et une serviette. [...] »

Sources :

Albert Londres, Terre d'Ébène, Albin Michel, 1929, Arléa, 1998; Gilbert Comte, L'empire triomphant, Denoël, 1988, page 313-316.


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Jacques Morel 2003-05-03