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Pourquoi ce calendrier?

L'idée d'un calendrier des crimes coloniaux de la France est née lors d'une discussion à l'assemblée générale de l'association Survie au printemps 1997.

Le besoin de remémorer ces faits peu honorables pour une conscience française est apparu en 1994. Nombre de membres de cette association, ont été indignés de découvrir que la France s'était rendue complice des organisateurs du génocide qui, au Rwanda, avaient ordonné l'extermination des personnes dites Tutsi et des personnes dites Hutu ne partageant pas la haine raciale prêchée par la fraction « Hutu Power », sinistres disciples de Vacher de Lapouge .

Plus généralement, ces militants condamnent l'attitude de la France qui, sous couvert de coopération ou d'aide au développement, mène une action nuisible: derrière la volonté affichée d'aider se cache celle de poursuivre une politique d'exploitation et de domination. Autant d'objectifs qui ont été ceux de la colonisation.

Cette colonisation, pour s'imposer et se perpétuer, a eu recours à de nombreux actes criminels restés impunis. Cette impunité autorise actuellement la France à poursuivre sa politique inavouable en Afrique, sans que les défenseurs français des Droits de l'Homme s'en insurgent. Et pour cause: c'est la propagation de la civilisation, du christianisme ou des droits de l'homme

qui ont servi de prétexte honorable à la conquête coloniale et permis la dissimulation de ces crimes. Toutes les justifications de la colonisation reposaient en réalité, au XIXème siècle, sur la notion de race supérieure exprimée en 1853 par le marquis de Gobineau dans son Essai sur l'inégalité des races, puis systématisée dans le darwinisme social. Ces théories étaient les héritières du christianisme qui se disait seule véritable religion, s'autorisait de Dieu pour réduire les récalcitrants, niait ses origines sémites en perpétuant le mépris des Juifs et, après s'être demandé si les habitants du Nouveau Monde avaient une âme, considérait les hommes de couleur noire comme marqués par la malédiction prononcée par Noé sur son fils Cham.

Trouver un début à cette remémoration, c'est remonter à la source du mépris de l'homme blanc pour l'homme de couleur, tel que nous le montraient nos livres de géographie. C'est remonter loin. S'agissant de la France, nous avons choisi de commencer en 1099, date de la prise de Jérusalem par les Croisés : ces derniers sont des Francs issus pour une grande part de ce qui sera la France; les rois de France participeront aux Croisades suivantes; la Croisade est une guerre prêchée par l'Église. L'esprit de la Croisade se perpétue jusqu'à nos jours et la coopération entre le missionnaire catholique et l'armée française a été l'un des moteurs principaux de la colonisation française.

Un autre fait primordial est la promulgation du Code Noir, qui selon Louis Sala-Molins , « règle le génocide utilitariste le plus glacé de la modernité ». C'est l'État qui légifère sur le droit du non-droit, le statut de sous-homme auquel est réduit l'homme noir, victime de la traite et de l'esclavage. C'est l'origine légale de la bestialisation du Noir, la naissance d'un racisme d'État.

Promulgué en 1685, abrogé en 1793, rétabli en 1802, abrogé en 1848, on peut en voir un prolongement dans le Code de l'Indigénat qui institue le travail forcé et perdure jusqu'en 1948. Il y a continuité.

Il y a continuité dans la législation qui définit un statut de sous-hommes, il y a continuité dans le mépris subséquent et, par là, dans le crime. C'est l'originalité de ce calendrier qui classe les faits par mois et jour, omettant l'année, donc les montrant pêle-mêle: constater qu'avec le temps, hélas, rien ne change.

Pis, on régresse. Laurent Schwartz, mathématicien réputé, qui a dénoncé, en son temps, la torture en Algérie, fait remarquer que « la Révolution française avait aboli la torture. La République n'a pas respecté cet engagement. » (L'Humanité 28 novembre 2000). L'article 9 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (26 août 1789) stipulait en effet : « Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi. » Alors que la France se rend complice de ceux qui hachent leurs semblables à la machette ou leur raccourcissent le bras pour les empêcher d'aller voter, la conscience collective française reste persuadée tout autant d'appartenir à une civilisation supérieure que d'être championne en matière de promotion des Droits de l'Homme.

Ce travail voudrait aider à progresser sur le chemin de la vérité et amener les Français à reconnaître les crimes commis en leur nom. Il ne s'agit pas de procéder à une introspection morbide mais simplement de faire reconnaître les faits, afin que cesse l'impunité et qu'aucun Français ne puisse à l'avenir, au nom de la France, perpétrer ou tolérer de tels crimes. Reconnaître les faits, n'est-ce pas le point de départ de l'attitude scientifique? Porter un regard scientifique, c'est regarder les faits nus, dépouillés de l'emballage des idées, de la théorie, du discours, c'est prendre du recul, c'est ici passer sur l'autre rive. Ce devrait être écouter la voix des victimes et c'est là un gros problème, parce que les victimes ne sont tout simplement plus là ...

Si les Français voulaient bien admettre qu'ils ont sciemment renoncé au principe d'Universalité des Droits de l'Homme, reconnaître et condamner des crimes d'État animés par un racisme d'État, s'ils cessaient de vouloir imputer ces crimes à quelques individus dévoyés ou une minorité extrémiste, alors cette magnifique phrase française, « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » (26 août 1789), à laquelle ont cru tant d'hommes de couleur, pourrait refleurir sur cette terre de France où leur naïf espoir a été frappé de plein fouet par la mitraille.



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Jacques Morel 2003-05-03