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21 juin 1957 : L'assassinat de Maurice Audin par les paras est maquillé en évasion (Algérie)

Depuis janvier 1957, la 10ème Division parachutiste commandée par le général Massu a les pouvoirs de police à Alger afin de traquer le terrorisme. Maurice Audin, assistant en mathématiques à la Faculté des Sciences d'Alger, membre du PCA (Parti Communiste algérien, dissous en 1955), est arrêté le 11 juin 1957 vers 23 heures par le capitaine Devis, le lieutenant Erulin et plusieurs parachutistes du 1er RCP (Régiment de Chasseurs Parachutistes). Une souricière est installée dans l'appartement de la famille Audin. Le lendemain, Henri Alleg, ancien directeur du journal Alger Républicain, y est arrêté. Madame Audin est immobilisée dans son appartement durant quatre jours avec ses trois enfants. Une fois libre, elle s'inquiète du sort de son mari auprès des autorités et prend un avocat. Elle saisit la « Commission de sauvegarde des droits et libertés individuelles » qui vient d'être installée le 10 mai 1957 par Guy Mollet. Le 22 juin, elle apprend dans le Journal d'Alger que son mari est assigné à résidence, tandis que deux paras viennent la surveiller durant la journée. Le 29, le colonel Godard demande à l'avocat de lui envoyer madame Audin le 1er juillet. Il a une nouvelle « plutôt rassurante » à lui apprendre. Elle se présente chez le colonel Godard et est reçue par le colonel Trinquier. Il lui lit un rapport du lieutenant-colonel Mayer, commandant le 1er RCP, révélant que Maurice Audin s'est évadé lors d'un transfert. Madame Audin ne croit en rien les affirmations de ce document. Le 3 juillet, Mr Maisonneuve, conseiller de Robert Lacoste, lui écrit que Maurice Audin s'est évadé. Paul Teitgen, secrétaire général chargé de la Police à la Préfecture donne la même information, tout en s'étonnant que la fiche d'assignation à résidence ait été établie le jour même de l'évasion. Le « Bulletin de recherche et de diffusion urgente » suite à l'évasion, n'est déposé que le 18 juillet au bureau central de la Sûreté nationale en Algérie. Le 4 juillet, madame Audin, convaincue que, si son mari s'était évadé, il le lui aurait fait savoir, porte plainte pour homicide. Le 16 juillet, Jacques Duclos interroge le ministre Lacoste sur l'affaire Audin depuis la tribune de l'Assemblée Nationale. Pas de réponse. Le 25 septembre, il accusera les paras d'avoir assassiné Maurice Audin. Le 19 août, le procureur de la République d'Alger, après audition des paras par le juge, ne voit rien qui puisse contredire la thèse de l'évasion. Mais le 13 septembre, il trouve le silence de Maurice Audin étrange. Dès juillet, certains journaux en France, l'Humanité, le Monde, l'Express, évoquent l'affaire Audin. L'indignation des universitaires se manifeste spécialement lors de la soutenance de thèse de doctorat d'État de Maurice Audin le 2 décembre 1957 à la Sorbonne, en l'absence de l'intéressé.

Un comité Audin se constitue et publie une brochure « L'affaire Audin » qui établit, à partir du dossier de l'instruction d'Alger et de témoignages, que Maurice Audin, arrêté sans mandat, a été emprisonné à El Biar dans un immeuble du 1er RCP, qu'il a été torturé puis étranglé par le lieutenant Charbonnier, officier de renseignement, le 21 juin et que l'évasion avait été une mise en scène.

Henri Alleg et le docteur Hadjaj, eux aussi arrêtés et torturés virent l'attitude des paras changer après la « disparition » de Maurice Audin. Alleg qui fut mis en présence de Audin raconte dans son livre, La Question, les tortures qu'il a subies.

Les avocats de madame Audin demandent en 1958 la poursuite de l'instruction en métropole. Elle est transmise à Rennes en avril 1959 et les militaires, y compris Massu, sont entendus. Le 12 juillet 1961, le procureur général de Rennes, René Cénac, envoie à son ministre de tutelle des observations retenant l'évasion comme une réalité et mettant en doute les tortures. Les accords d'Évian signés le 18 mars 1962 sont suivis d'un décret du 22 mars amnistiant « les faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre dirigées contre l'insurrection algérienne. »76

Conformément aux souhaits du ministre, le juge de Rennes rend un non-lieu en raison de ce décret et pour insuffisance de charges. Les avocats de madame Audin font appel puis saisissent la cour de Cassation. Leur pourvoi est rejeté en 1966. En 1968, madame Audin effectue un recours gracieux auprès de trois ministres, réclamant pour elle et ses enfants une indemnisation. Refus. Elle saisit le Tribunal administratif qui lui oppose la prescription quadriennale. Le ministre de l'Intérieur suggère de renvoyer la plaignante aux autorités algériennes! L'affaire vint en Conseil d'État. Le commissaire du gouvernement reconnaît la thèse du meurtre de Maurice Audin mais déclare le Tribunal Administratif incompétent.

Le général Massu dans son livre La vraie bataille d'Alger paru en 1971, reprend, à propos de l'affaire Audin, la fable de l'évasion mais dit regretter vivement cette disparition « parce qu'elle a permis de supposer que certains de mes subordonnés « galopaient » un peu trop vite ». Et d'ajouter « Audin s'était engagé délibérément dans la subversion, il ne pouvait en ignorer les risques »77, plaidant ainsi une chose et son contraire.

En 1981, François Mitterrand, ancien ministre de la justice de Guy Mollet, est élu président de la République. Cette même année, Charbonnier, devenu commandeur de la Légion d'honneur en 1976, prend sa retraite avec le grade de colonel. Par arrêté du 21 novembre 1983, madame Audin et ses trois enfants reçoivent chacun une indemnité de 100 000 francs. Le 13 juillet, elle avait reçu la Légion d'honneur. Mais le 3 décembre, une loi d'amnistie rétablissait dans tous leurs droits les anciens chefs de l'OAS et l'État n'avait toujours pas reconnu son crime.

Le 23 novembre 2000, dans une interview au journal Le Monde, le général Massu regrette la torture et reconnaît qu'elle « avait été généralisée en Algérie » . À la question « Est-il [Audin] mort sous la torture ou étranglé? » , il répond : « Je n'étais pas à côté de Maurice Audin au moment de sa disparition. Je n'ai pas de souvenirs précis. Si j'avais encore en mémoire les circonstances de sa disparition, je vous le dirais probablement, mais je n'en ai pas. » Le général Aussaresses, ancien du SDECE, alors commandant sous les ordres de Massu est plus maladroit lors d'une interview publié le même jour par Le Monde. À une question mettant en cause le lieutenant Charbonnier, il répond : « Je ne sais rien pour ce qui est de Maurice Audin. Vraiment rien. [...] Je ne sais rien, je vous le répète. La seule chose que je peux vous dire, c'est que ce n'était pas Charbonnier. Il n'était pas dans le secteur à ce moment-là. Il était ailleurs, occupé à procéder à des arrestations et à exploiter des renseignements. Mais il n'était pas là. [...] Le lieutenant Charbonnier n'y était pour rien, c'est tout ce que je peux vous dire. »

Le 2 mai 2001, le général Aussaresses publie un livre où il apparaît clairement que c'est lui, fondateur du 11ème Choc, le service Action du SDECE, qui dirige toutes les opérations de recherche de suspects, d'interrogatoires poussés et d'exécutions sommaires pour la 10ème DP, commandée par le général Jacques Massu, du 8 janvier 1957 jusqu'à l'automne de la même année. Il coordonne toutes les actions des officiers de renseignement (OR). Il connaît de près tous les acteurs de l'affaire Audin, le lieutenant Charbonnier et trois membres des sa deuxième équipe 78, Yves Cuomo et Pierre Misiry (Misiri pour Pierre Vidal-Naquet) qui sont avec Charbonnier les acteurs de la pseudo évasion de Audin, et Maurice Jacquet, l'un des paras ayant interpellé Audin.

À propos de Maurice Audin, Aussaresses écrit79 : « Je suis repassé chez Audin après la capture d'Alleg. J'ai demandé à Charbonnier d'interroger ces deux hommes pour savoir s'ils appartenaient au Service Action du PCA [Parti Communiste Algérien] et d'exploiter les papiers et les carnets [...]. Comme on sait, Audin disparut le 21 juin. Cette disparition fit scandale et donna lieu à une enquête poussée. » On voit ici toute l'habileté littéraire de ce licencié en latin-grec devenu tortionnaire et assassin, à jouer sur les différents sens des verbes disparaître et pousser. Suite à la parution de ce livre, Josette Audin dépose plainte contre X pour séquestration et pour crimes contre l'humanité80.

Yves Cuomo déclare le 11 mai 2001 dans La République des Pyrénées, que lors du transport au cours duquel, d'après les paras, Maurice Audin se serait évadé, l'homme qui a sauté de la jeep qu'il conduisait ce 21 juin 1957 portait une cagoule. Rien ne prouve donc que c'était Maurice Audin81.

En attendant, la République persiste dans le mensonge.

Sources :

Pierre Vidal-Naquet, L'affaire Audin, Éditions de Minuit 1958, 1989; Henri Alleg, La question, Éditions de Minuit, Paris, 1961; Le Monde 23 novembre 2000; Général Paul Aussaresses, Services spéciaux, Algérie 1955-1957, Perrin, 2001.


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Jacques Morel 2003-05-03