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27 avril 1994 : Paris reçoit les organisateurs du génocide (Rwanda)

Alors que le génocide frappe les Tutsi du Rwanda, le ministre des affaires étrangères du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), mis en place après la mort du président Juvénal Habyarimana, Jérôme Bicamumpaka et Jean-Bosco Barayagwiza, directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères, responsable de la CDR, « un parti extrémiste qui prônait la haine ethnique »34, et membre fondateur de la Radio-Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), qui multiplie les appels au meurtre des Tutsi durant tout le génocide35, sont en visite à Paris le 27 avril. Ils sont reçus officiellement par les autorités françaises, à l'Élysée et à Matignon, bien qu'un porte-parole du gouvernement français ait déclaré qu'il s'agissait d'une visite privée36. Ils rencontrent Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et Bruno Delaye, conseiller aux affaires africaines à l'Élysée d'après la FIDH37, le président Mitterrand, le premier ministre Balladur et Juppé d'après Prunier38. Ces deux visiteurs sont des plus compromis dans le génocide en cours. Lors d'une conférence de presse organisée le lendemain, Jérôme Bicamumpaka « juge « exagéré » le chiffre de 100 000 morts, avancé comme bilan des massacres commis dans son pays au cours des trois dernières semaines » démentant ainsi les chiffres donnés par le CICR dont les représentants sont toujours au Rwanda39.

Au cours d'un long entretien téléphonique la veille de cette « réception », Daniel Jacoby, président de la FIDH, tente vainement de dissuader l'Élysée d'accomplir ce geste40. Par ailleurs, la Belgique et les États-Unis refusent d'accueillir cette délégation41.

Aujourd'hui Jérôme Bicamumpaka et Jean-Bosco Barayagwiza sont inculpés de génocide devant le Tribunal Pénal International (TPIR) d'Arusha et incarcérés. Jean-Bosco Barayagwiza a par ailleurs été inculpé en mai 1994 et condamné aux États-Unis en avril 1996 pour l'appel au meurtre de Joseph Kavaruganda, Président de la Cour Constitutionnelle, lancé en décembre 1993 par la RTLM42. Arrêté au Cameroun à la demande du TPIR, Barayagwiza fait appel de son arrestation sur des motifs de procédure et obtint une décision de libération en novembre 1999 que finalement le nouveau procureur Carla del Ponte fait finalement annuler le 31 mars 2000. Il est jugé dans le cadre du procès des médias avec Hassan Ngeze, directeur de Kangura et Ferdinand Nahimana, principal fondateur de la RTLM.

La mission d'information sur le Rwanda s'interroge sur l'opportunité de cette rencontre du 27 avril43 :

« C'est dans ce contexte que se déroule, le 27 avril, la rencontre avec M. Jean Bosco Barayagwiza, Chef de la CDR, et Jérôme Bicamumpaka, Ministre des Affaires étrangères, qui seront reçus à l'Élysée et à Matignon. [...] La démarche de la France, consistant à maintenir le dialogue politique avec les représentants de toutes les parties au conflit, s'inscrit bien dans la continuité de sa politique diplomatique visant à amener les belligérants à la conclusion d'un accord négocié.

Cette approche suppose toutefois que l'on se trouve dans une logique classique de guerre ou d'affrontements. Or, en la circonstance, on peut s'interroger sur l'opportunité d'avoir, certes dans la perspective louable de la conclusion d'un cessez-le-feu, reçu, le 27 avril, le représentant du parti extrémiste hutu de la CDR, exclu des institutions d'Arusha, et le Ministre des Affaires étrangères d'un Gouvernement intérimaire rwandais , sous la responsabilité duquel se déroulaient des massacres à grande échelle qui seront, quinze jours plus tard, qualifiés officiellement par la France de génocide. »

Le gouvernement français et le président de la République était à l'époque mieux informé que quiconque sur ce qui se passait réellement au Rwanda. Ils manifestent, en les recevant, un soutien aux auteurs du génocide.

Une note du 25 avril 1994 signée par Marlaud, l'ambassadeur de France au Rwanda (qui a évacué son ambassade) donne l'état d'esprit des autorités françaises: « C'est le FPR qui refuse un cessez-le-feu [...] L'argument selon lequel il ne cessera les combats que lorsque les exactions et les massacres s'interrompront renverse la chaîne des causalités. S'il est exact qu'à l'annonce de la mort du Président les exactions ont tout de suite commencé et donné un fondement à l'intervention armée du FPR, aujourd'hui la situation est plutôt inverse : les Hutu, tant qu'ils auront le sentiment que le FPR essaie de prendre le pouvoir, réagiront par des massacres ethniques. »44.

Ce représentant de la France ne voit les problèmes du Rwanda que sous l'angle ethnique et montre une étrange compréhension à l'égard d'un régime qui, pour se défendre, fait tuer une partie de ses citoyens.

Le soutien de la France se traduit, sur le plan militaire, par des entretiens en vue de livraison de matériel qui ont lieu à Paris en mai : rencontres de Cyprien Kayumba puis d' Ephrem Rwabalinda avec le général Jean-Pierre Huchon, chef de la maison militaire de la coopération45; livraisons d'armes passant par le Zaïre et les îles Seychelles pendant le génocide, contournant ainsi l'embargo décidé par le Conseil de sécurité le 17 mai.

Au niveau international, le soutien de la France au GIR est une des causes importantes des atermoiements de l'ONU :

« Le 29 avril, le Secrétaire général reconnut finalement que la guerre et les massacres de civils étaient deux problèmes distincts [...] Tout en étant prêt à imputer la responsabilité des massacres à « des militaires incontrôlés » et à « des groupes civils armés » , il les présentait comme des acteurs indépendants, motivés par « des inimitiés ethniques profondément ancrées » [...] Il continuait donc d'occulter le fait que le génocide était orchestré par le gouvernement et rendait crédible la description délibérément inexacte des tueries qui était diffusée par certains représentants de la France et par le gouvernement génocidaire lui-même »46.

À l'initiative des représentants de pays comme la République tchèque, la Nouvell e-Zélande, l'Espagne, l'Argentine, Le Conseil de Sécurité se décide le 30 avril à parler d'« actes génocidaires ». « La déclaration précisait que la plupart des attaques visant des civils sans défense avaient eu lieu dans des régions contrôlées par le gouvernement intérimaire »47. Il envisage un embargo sur les armes qui n'est imposé que mi-mai. La Commission des Droits de l'Homme ordonne fin mai une enquête sur un éventuel génocide .

« L'impact de ces mesures, à la fois timides et tardives, fut affaibli par le soutien que la France ne cessa pas d'accorder au gouvernement intérimaire. Certains responsables politiques français menés par Mitterrand, étaient déterminés à empêcher une victoire du FPR, même si cela devait signifier de continuer à collaborer avec des tueurs en train de commettre un génocide, jusqu'à ce qu'ils puissent identifier de meilleurs représentants de la « grande majorité » »48.

« Avant le vote de la résolution 918 du Conseil de sécurité, le 17 mai, la France fait de la résistance vis-à-vis du second volet du texte, l'embargo sur les armes. Soutenant la position du « représentant » rwandais, elle considère que l'embargo ne pénaliserait que les forces « gouvernementales ». »49

« Le Rwanda profita de son siège au Conseil pour retarder les débats et tenta d'édulcorer la déclaration [du 30 avril]. Il fut soutenu dans cette entreprise par Djibouti, dont l'ambassadeur expliqua par la suite, que certains membres du Conseil avaient souhaité ne pas « faire du sensationnel » avec la situation au Rwanda. [...] La France continua sa campagne consistant à minimiser la responsabilité du gouvernement intérimaire dans les massacres »50.

Le comble fut atteint le 16 mai quand Jérôme Bicamumpaka, soutenu et conseillé par Jean-Bosco Barayagwiza, occupe le siège du Rwanda au Conseil de sécurité : « Bicamumpaka tenta de justifier le génocide, répétant devant les diplomates bon nombre des mensonges et altérations de la vérité, propagés d'ordinaire par la RTLM. Outre les affirmations habituelles sur les centaines de milliers de Hutu tués par le FPR " simplement parce qu'ils étaient hutu " , il ajouta que les soldats du FPR dévoraient le coeur de leurs victimes. Il déclara que la radio rwandaise diffusait des messages de paix [...] Enfin, il prétendit que les massacres avaient pris fin, hormis dans les régions où les affrontements avec le FPR se poursuivaient »51.

Les membres du Conseil de sécurité se sont « abstenus de dénoncer fermement et unanimement le génocide perpétré par le gouvernement, dont les représentants étaient assis avec eux, autour de la même table »52. Comme l'écrit François-Xavier Verschave, ce 27 avril à Paris, c'est la reconnaissance de facto d'un régime de Salo53.

Sources :

Rwanda : Le rôle de la France dénoncé par les rebelles, Le Monde 30 avril 1994; Gérard Prunier, Rwanda, le génocide, Londres 1995, Paris, 1997, Dagorno; Alison Desforges, HRW-FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, le génocide au Rwanda, Karthala, 1999; Éric Gillet, Le génocide devant la justice, Les Temps Modernes, juillet-août 1995, page 228-271; Mission d'information sur les opérations militaires menées par la France, d'autres pays et l'ONU au Rwanda entre 1990 et 1994, Assemblée Nationale, 15 décembre 1998; Jean-Pierre Chrétien, Le défi de l'ethnisme, Karthala, 1997; Jean-Pierre Chrétien (sous la direction de), Rwanda. Les médias du génocide, Karthala, 1995; Philip Reyntjens, Rwanda, trois jours qui ont fait basculer l'histoire, L'Harmattan, Cahiers africains n° 16, 1995; François-Xavier Verschave, Complicité de génocide? La politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994.


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Jacques Morel 2003-05-03