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8 avril 1994 : La France reconnaît de facto le gouvernement intérimaire rwandais qui organise le génocide (Rwanda)

Au Rwanda, ancienne colonie belge, indépendante depuis 1961, sévit une dictature qui fonde son pouvoir sur l'exclusion d'une « ethnie », les Tutsi, par une autre, les Hutu. En 1990, des exilés basés en Ouganda, au Nord, forment le FPR (Front patriotique rwandais) et s'engagent dans une lutte armée contre le régime rwandais. La France soutient militairement ce régime « légal », fermant les yeux sur les massacres qu'il déclenche, puis retire ses troupes en 1993, à la suite des accords d'Arusha, laissant place à celles de l'ONU.

L'attentat contre l'avion du président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994, donne le signal d'un génocide des Tutsi et des Hutu non extrémistes, planifié de longue date par des personnalités civiles et militaires partageant l'idéologie « Hutu Power ».

Une heure après l'attentat contre l'avion, les milices Interhamwe installent des barrages à Kigali. Tous les responsables politiques susceptibles de s'opposer à un coup de force sont assassinés par la garde présidentielle, les paras commandos et les milices : le Premier ministre, Mme Uwilingiyimana, Joseph Kavaruganda , président de la Cour constitutionnelle, Félicien Ngango et Landouald Ndasingwa, candidats à la présidence de l'assemblée de transition et bien d'autres. Faustin Twagiramungu, futur Premier ministre dans le cadre des accords d'Arusha, parviendra à s'échapper 7.

C'est le colonel Bagosora, ancien élève de l'École de guerre française, qui, selon toute probabilité, donne l'ordre des assassinats. C'est lui qui détient de fait le pouvoir militaire via la garde présidentielle qu'il contrôle depuis la mort de son chef, Élie Sagatwa, dans l'accident de l'avion présidentiel. C'est lui qui dirige également les réunions qui mèneront à la constitution du gouvernement intérimaire rwandais (GIR).

Ces assassinats politiques, ce coup d'État, ne paraissent pas déranger les autorités françaises qui reconnaissent de fait ce gouvernement dès sa création le 8 avril.

La France participe même, par l'intermédiaire de son ambassadeur Marlaud, à la constitution du GIR. En effet, les négociations se tiennent en partie à l'ambassade de France, comme Jean-Michel Marlaud le déclare devant la mission d'information parlementaire sur le Rwanda:

« La matinée du 8 avril avait été marquée par [...] l'arrivée à l'ambassade de France de plusieurs ministres. Ces derniers ont alors tenu une réunion au cours de laquelle ils ont fixé trois orientations : remplacer les ministres ou les responsables morts ou disparus, tenter de reprendre en main la garde présidentielle en vue d'arrêter les massacres et, enfin, réaffirmer leur attachement aux accords d'Arusha. Ils se sont néanmoins refusés à nommer M. Faustin Twagiramungu Premier ministre en remplacement d'Agathe Uwilingiyimana! Vers 20 heures, l'ambassade a été informée de la nomination d'un président de la République et d'un gouvernement intérimaires. La composition de ce gouvernement était apparemment conforme aux accords d'Arusha puisqu'elle prévoyait une répartition des portefeuilles entre partis politiques. Toutefois, on pouvait s'interroger sur sa représentativité réelle. Chacun des partis étant divisé, les personnes désignées représentaient plutôt un glissement en faveur de la tendance la plus extrémiste. »8.

D'après Philip Reyntjens , il semble que Jean-Michel Marlaud « soit tenu au courant des progrès de la négociation et il est probable qu'il ait été consulté ». Il en donne la composition dans le courant de l'après-midi à son homologue belge Swinnen. « Estimant que la tendance est trop « Power », Swinnen réagit avec réserve. Il exprime le point de vue qu'un tel gouvernement paraît fort peu conforme aux réelles exigences politiques. Marlaud, lui, se dit assez satisfait. Surtout parce qu'il juge que la mise en place d'un gouvernement permettra d'empêcher le coup d'État qu'il redoute »9.

En réalité, il s'agit indiscutablement d'un coup d'État et le représentant de la France refuse de le voir. Ce gouvernement est présenté comme conforme aux accords d'Arusha, mais le FPR naturellement n'en fait pas partie, et les ministres sont tous issus de la tendance « Hutu Power » des différents partis, c'est-à-dire celle favorable à l'élimination des Tutsi.

Bien que la France évacue ses ressortissants et son ambassade le 12, ce soutien de la France au gouvernement génocidaire a d'énormes conséquences, d'abord sur le déroulement des événements au Rwanda et ensuite au niveau international.

Au niveau intérieur rwandais, un certain nombre de responsables militaires sont hésitants devant le coup de force et le déclenchement des massacres, voire opposés (colonel Léonidas Rusatira, Marcel Gatsinzi, appel du 12 avril pour la fin des violences), de même que des personnalités civiles telles que le préfet de Butare10. Nul doute qu'une attitude ferme des dirigeants français les aurait encouragés dans leur refus. Le soutien de fait de la France aux assassins dès le 7 avril a dû compter dans l'argumentation de ces derniers pour convaincre un nombre impressionnant de leurs concitoyens d'aller tuer leurs voisins.

Au plan international, la France soutient le GIR à l'ONU. Elle contribue à installer son représentant, M. Bizimana, au Conseil de sécurité : « Il est vrai également que le représentant dudit gouvernement (GIR) était présent au sein du Conseil de sécurité puisque le Rwanda y siégeait pour deux ans depuis le 1er janvier 1994 en tant que membre non-permanent »11. « Le Rwanda, par hasard membre du Conseil de sécurité en 1994, travaillait étroitement avec la France, puis Djibouti et Oman, autres membres non permanents du Conseil de sécurité »12.

Le secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros-Ghali, favorable au point de vue français, « bénéficiait d'un soutien appuyé de la France »13. Il est aujourd'hui secrétaire général à la francophonie.

« Le vocabulaire utilisé par le Secrétaire général semble cependant refléter le point de vue du gouvernement intérimaire, renforcé sans nul doute par la France. Selon Willy Claes [ministre belge des Affaires étrangères], c'est le Secrétaire général lui-même qui aurait aussi décidé de permettre au Rwanda de rester présent à la table du Conseil, une décision de grande importance politique, qui aurait été dictée par des considérations juridiques »14.

« Le Secrétaire général [...] évita toute description précise du génocide. Il attribua les premiers massacres à « des éléments insubordonnés de la Garde présidentielle » [...]. Il indiqua que « le pouvoir s'était effondré » et que l'on avait « assisté à la désintégration du gouvernement provisoire dont quelques ministres avaient été tués », description des plus indirectes et trompeuses du meurtre délibéré du Premier ministre et d'autres membres du gouvernement »15.

Les envoyés spéciaux de l'ONU au Rwanda sont Roméo Dallaire et Jacques-Roger Booh-Booh. Ce dernier, « qui appartenait à l'élite camerounaise, était censé être plus lié à la France et donc mieux disposé envers l'entourage de Habyarimana »16.

« Le personnel du secrétariat après le 7 avril privilégiait l'interprétation de Booh-Booh sans évoquer le rôle du gouvernement rwandais dans les violences »17.

« Les principaux acteurs internationaux poursuivirent leurs échanges diplomatiques habituels, considérant le gouvernement intérimaire comme une partie légitime dans les négociations, dont ils voulaient être les médiateurs. À une occasion, la Belgique et les États-Unis refusèrent de recevoir des représentants du gouvernement intérimaire, mais l'impact de cette exclusion fut atténué par l'accueil qui leur fut réservé à Paris et aux Nations unies. Quatorze membres du Conseil de sécurité tolérèrent la présence d'un représentant du Rwanda pendant leurs réunions quotidiennes, faisant ainsi passer le respect des règles de procédure avant la nécessité de dénoncer un gouvernement génocidaire et les crimes qui lui étaient imputables »18.

L'effectif de la Minuar est réduit à 270 hommes le 21 avril, en plein génocide. Jean-Bernard Mérimée, représentant permanent de la France à l'ONU, dit à ce sujet que « le Conseil de sécurité avait atteint des sommets de lâcheté et de cynisme. »19. Il a pourtant, au nom de la France, voté, ce jour-là, la réduction des effectifs de la Minuar20.

En fait, le choix de la France de se mettre dans le camp du génocide n'est pas une erreur accidentelle, ce choix a les traits d'une connivence idéologique : En décembre 1990, Kangura (« Réveillez-le »), un périodique extrémiste proche du pouvoir publie les « 10 commandements du Hutu » où l'on peut lire :

« 1. Tout Muhutu doit savoir que Umututsikazi [une femme tutsi] où qu'elle soit, travaille à la solde de son ethnie tutsi. Par conséquent est traître tout Muhutu qui épouse une Umututsikazi. [...]

4. Tout Muhutu doit savoir que tout Mututsi est malhonnête dans les affaires. Il ne vise que la suprématie de son ethnie. [...]

5. Les postes stratégiques tant politiques, administratifs, économiques, militaires et de sécurité doivent être confiés aux Bahutu.

7. Les Forces Armées Rwandaises doivent être exclusivement Hutu. [...] Aucun militaire ne doit épouser une Mututsikazi.

8. Les Bahutu doivent cesser d'avoir pitié des Batutsi.

10. [...] Est traître tout Muhutu qui persécutera son frère Muhutu pour avoir lu, diffusé et enseigné cette idéologie. »

Ce texte, déjà grave en soi, est publié en français et une photo du président Mitterrand orne la couverture avec le sous-titre : « Un véritable ami du Rwanda. C'est dans le malheur que les véritables se découvrent »21.

À supposer que cette feuille ne soit pas arrivée à Paris, l'article de Jean-Pierre Chrétien « Presse libre et propagande raciste. Kangura et les dix commandements du Hutu »22 l'a fait connaître. Il n'y a pas eu de protestation de l'Élysée auprès de ses amis rwandais, pas de remise en cause de l'aide de la France à ce pouvoir engagé dans une dérive raciste d'épuration ethnique (la Belgique, ancienne puissance coloniale après s'être engagée militairement en 1990, se retirera bien vite). Au contraire.

À la suite du discours de La Baule prononcé par François Mitterrand en faveur de la démocratisation et du multipartisme (avril 1990), des partis se créent au Rwanda. Les milieux du pouvoir suscitent alors la création de la CDR, un parti ouvertement raciste, qui permettra de présenter l'ancien parti unique, le MRND, sous un jour plus honorable. Jean Bosco Barayagwiza en est l'un des fondateurs.

« En septembre 1992, François Mitterrand [...] exprime ses remerciements à une lettre ouverte qu'un dirigeant bien connu à Kigali de la CDR, J.-B. Barayagwiza, lui avait adressé, le 20 août précédent avec une pétition de 700 personnes, remerciant la France pour son aide, au moment même où cette formation raciste déclenchait des massacres à Kibuye pour torpiller l'accord politique qui venait d'être signé à Arusha »23.

Le représentant de la France en tant qu'observateur aux négociations d'Arusha, M. Jean-Christophe Belliard, a rapporté à la mission d'information que l'un des trois enjeux de la négociation avait été la question de la CDR : « Il a indiqué que, s'agissant du protocole sur le partage du pouvoir, il avait reçu une instruction ferme et écrite de la direction des Affaires africaines et malgaches d'intégrer la CDR, c'est-à-dire les extrémistes hutu, dans le jeu politique, ce qui supposait qu'elle ait des responsabilités dans le gouvernement issu des accords ou, à défaut, au moins des députés à l'Assemblée nationale. La France estimait qu'il valait mieux intégrer ces extrémistes au jeu politique pour éviter qu'ils deviennent incontrôlables »24. Jean-Christophe Belliard a ajouté que la conférence de Dar El Salam qui s'est tenue la veille de l'attentat contre l'avion du président rwandais portait sur l'intégration de la CDR et qu'un accord était intervenu, le président rwandais ayant renoncé à cette intégration dans les institutions nouvelles.

La Mission d'information sur le Rwanda reconnaît la nature criminelle de ce gouvernement soutenu jusqu'au bout par la France :

« L'État rwandais [est] l'ordonnateur du génocide [...]. Avec l'aide des médias extrémistes, l'État rwandais renforce les rouages qui vont conduire au génocide, tandis que se mettent en place les milices. Il n'est pas utile d'insister davantage sur le rôle joué par la Radio-télévision libre des Mille Collines (RTLM). Radio privée, créée en avril 1993. Elle lance en automne 1993 des appels à la haine, soutenue en coulisses par le pouvoir. Elle rythmera les journées du génocide à partir du 6 avril 1994 en multipliant les appels à l'extermination. [...] Le génocide commence dans la nuit du 6 avril 1994, dure quatre mois, fait un nombre de victimes de l'ordre de 800 000. Il est couvert ou organisé par des membres du gouvernement intérimaire mis en place après la disparition d'Habyarimana, mais aussi par des responsables militaires, ainsi que les membres de la CDR, du MRND et leurs milices. » 25

Sources :

Gérard Prunier, Rwanda, le génocide, Londres, 1995, Paris, 1997, Dagorno ; Alison Desforges, HRW-FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, le génocide au Rwanda, Karthala, 1999 ; Mission d'information sur les opérations militaires menées par la France, d'autres pays et l'ONU au Rwanda entre 1990 et 1994, Assemblée nationale, 15 décembre 1998 ; Jean-Pierre Chrétien, le Défi de l'ethnisme, Karthala, 1997 ; Jean-Pierre Chrétien (sous la direction de), Rwanda. Les médias du génocide, Karthala, 1995 ; Philip Reyntjens, Rwanda, trois jours qui ont fait basculer l'histoire, L'Harmattan, Cahiers africains n° 16, 1995 ; François-Xavier Verschave, Complicité de génocide ? La politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994.


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Jacques Morel 2003-05-03