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23 mars 1946 : Le travail forcé se perpétue, cent ans après l'abolition de l'esclavage (AOF)

Les 23 et 30 mars 1946, Félix Houphouët-Boigny, qui se présente comme un « gros propriétaire terrien » membre du Rassemblement Démocratique Africain prononça deux discours devant l'Assemblée Nationale Constituante à Paris pour demander l'abolition du travail forcé:

« Le défenseur que je suis de ceux qui gémissent par milliers sur les routes, devant des gardes porteurs de chicotes, sur les plantations ou dans les coupes de bois, arrachés à leur foyer, à leur propriété, regrette de ne pouvoir trouver les mots justes pour dépeindre comme il convient la souffrance [...] de cette multitude qui attend depuis des années l'abolition de cet esclavage déguisé qu'est le travail forcé. »

Il lit plusieurs extraits de lettres:

Un chef de poste écrit: « En Côte d'Ivoire, une poignée de colons européens disposent de plantations considérables. [...]Le rôle de l'administration consiste à les pourvoir d'esclaves à 3,50F par jour. Ce salaire n'incite pas les gens à travailler, et pour obtenir un rendement normal, disait un planteur, il faut bien employer la chicote.[...] Ce qui se produit pour les violences se produit également pour la nourriture régulièrement insuffisante, pour les soins médicaux non assurés, pour les femmes dont les surveillants abusent, etc. »

Un commandant de cercle, qui a présidé en juin 1945 au recrutement des travailleurs forcés, écrit:

« Sauve qui peut, et les chefs se voient contraints d'amener les candidats manoeuvres au centre de recrutement la corde au cou. Mon prédécesseur écrivait en 1942 que ce recrutement était une véritable chasse à l'homme.[...] Les indigènes commencent à reprocher à leurs chefs de les vendre aux planteurs blancs; "Les Blancs murmurent-ils, ont supprimé l'esclavage pour le rétablir sous une autre forme avec la complicité des chefs" ».

Un évêque écrit:

« Je suis, en effet, complètement d'accord avec vous relativement à la question du travail forcé. Il s'est fait cette année dans des conditions qui ne nous donneraient pas le droit, si nous les approuvions, de condamner les méthodes employées par les Allemands dans les pays occupés par eux. »

En janvier 1929, un ouvrier français écrit:

« Dans le Lobi, il y a quelques 500 hommes arrivés à Bobo. 200 ont fui et le fameux transitaire des Noirs, M.F...., a escorté le reste, la chicote à la main, pour les enfermer dans des fourgons à la gare. C'était ignoble de voir ce spectacle. »

Houphouët-Boigny poursuit:

[...] « L'indigène ne peut plus comprendre ni admettre ce servage, cent cinquante ans après la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et cent ans après l'abolition de l'esclavage.

[...] En 1924, ému par le travail obligatoire auquel les colons recouraient exclusivement, le gouverneur général Brunot, alors gouverneur intérimaire de la Côte d'Ivoire, en ordonnait la suppression immédiate. Ce fut un tollé général. Le gouverneur fut froidement limogé. »

D'autres gouverneurs furent ainsi limogés à la demande des colons.

« [...] De toute façon, il est temps de préférer les hommes à l'oukoumé et à l'acajou.

Les hommes fuient, les naissances diminuent, et nous assistons impuissants au dépeuplement progressif de nos colonies au bénéfice des territoires étrangers qui, tous, accroissent leur population.

[...]On a supprimé en principe le travail forcé pour les femmes et les enfants. Mais, début 1945,[...] nous fûmes surpris de trouver à Korhogo, à Ferkéssédougou, des femmes (certaines d'entre elles avec leur enfant au dos), travailler sur les routes, en ce mois de janvier si frais, dans un nuage de poussière, sous la surveillance de gardes de cercles. Les chefs sont obligés de les envoyer sur les routes, malgré les règlements, parce que les hommes manquent. »

Houphouët-Boigny dénonce le scandale de l'impôt de capitation auquel les indigènes sont soumis. Il rapporte 57 millions en Côte d'Ivoire, alors que l'impôt sur le revenu rapporte 15 millions, celui sur les bénéfices commerciaux 27, celui sur les salaires 5 millions, celui sur les coupes de bois 2 millions, soit, en tout 49 millions.

« Il est injuste de réclamer deux cents ou trois cents francs à un Lobi dont la misère saute aux yeux, quand l'homme le plus riche du pays ne paie que deux cents francs d'impôt de capitation et ne déclare que le dixième de ses revenus. »

Le décret interdisant le travail forcé sera pris quelques jours plus tard par l'Assemblée. Mais il ne rentrera en vigueur que très progressivement, après des révoltes et des répressions.

Sources :

Félicien Challaye, Un livre noir du colonialisme « Souvenirs sur la colonisation », 1935, réédité par Les nuits rouges, Préface de Michel Dreyfus, 1998, (le texte cité ici figure en annexe), page 176.


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Jacques Morel 2003-05-03