next up previous contents index
suivant: 7 novembre 1805: Le monter: Novembre précédent: Novembre   Table des matières   Index

2 novembre 1965 : Enquête sur la disparition de Ben Barka où l'appareil d'État français est complice (Maroc)

L'étudiant marocain qui accompagnait Ben Barka au moment de son enlévement le 29 octobre 1965 à Paris, ne dépose pas plainte. Déclenchée samedi 30 par des journalistes et Abdelkader, le frère de Ben Barka, l'enquête policière a des éléments pour avancer rapidement mais ne se presse pas. D'ailleurs c'est le week-end de la Toussaint. La presse signale que Oufkir, ministre de l'Intérieur marocain, est de passage à Paris le samedi 30. Elle sera souvent plus rapide et mieux informée que le juge Louis Zollinger, chargé de l'enquête. Néanmoins, celle-ci menée par le commissaire Maurice Bouvier, à partir de mardi 2 novembre, fait apparaître que Ben Barka a été arrêté par deux policiers Souchon et Voitot appartenant à la brigade mondaine et qu'ils ont opéré à la demande de Lopez, chef d'escale à Orly, également honorable correspondant du SDECE et, leur semble-t-il, avec l'accord de leur hiérarchie. Les maisons de Georges Boucheseiche, un truand habitant à Fontenay, et de Lopez, à proximité, sont surveillées mardi 2 novembre, les environs inspectés par hélicoptères, à la recherche de Ben Barka. Les soupçons se tournent vers les Marocains à qui les protagonistes ont remis Ben Barka dans l'idée, prétendent-ils, qu'il s'agissait d'une rencontre dans la perspective du retour de Ben Barka au Maroc.

Cela ne perturbe en rien un cocktail réunissant Le 3 novembre place Beauvau, le général Oufkir, ministre de l'Intérieur marocain, Roger Frey, son homologue français et Maurice Papon, préfet de police, suivi d'une réception officielle à l'ambassade du Maroc.

A la fin de l'interrogatoire de Lopez, dans la nuit du 3 au 4, Roger Frey et Georges Pompidou avertis, décident de ne pas retenir Oufkir et Dlimi qui s'envolent le 4 vers le Maroc. Le 5, Hassan II refuse à l'ambassadeur de France la mise à l'écart d'Oufkir. Le même jour, Lopez est écroué, Souchon et Voitot le seront le 13 seulement. Le 8, un mandat d'extradition est lancé contre Georges Boucheseiche qui a fui au Maroc comme les autres protagonistes de l'enlèvement. Philippe Bernier, le journaliste qui avait rendez-vous avec Ben Barka le 29 octobre pour discuter de la réalisation d'un film, est inculpé le 29 novembre. Cependant, le commanditaire de ce film, Georges Figon, un repris de justice, n'est quant à lui aucunement inquiété, alors que la presse s'étend sur son implication dans l'enlèvement. Des journalistes de Minute et de Paris Match le rencontrent, tandis que la police peine à le retrouver. Le 10 janvier, l'Express publie « J'ai vu tuer Ben Barka », une confession de Georges Figon. C'est un « coup de téléphone anonyme » le 17 qui donne à la police l'adresse de Figon. D'importantes forces de police cernent son domicile. Il est trouvé mort. « Figon s'est donné la mort sans l'aide d'un tiers » conclura le juge chargé de l'enquête, le parquet ayant pris soin de la confier à un autre que le juge Zollinger.

Deux policiers étant inculpés, le juge Zollinger ne peut plus recourir, d'après la loi, aux services de la police. Ceci va paralyser l'enquête. Un mandat d'arrêt est lancé le 20 janvier contre Oufkir et Dlimi. Marcel Le Roy-Finville, supérieur de Lopez au SDECE est inculpé.

Le procès en assises s'ouvre en septembre 1966. Il est interrompu le 19 par l'arrivée de Dlimi qui se constitue prisonnier. Le procès s'ouvrira finalement le 5 juin 1967. Le tribunal condamne à la réclusion à perpétuité Georges Boucheseiche, Jean Palisse, Julien Le Ny, Pierre Dubail; Ahmed Dlimi, Ghali El-Mahi, Roger Voitot, Marcel Le Roy-Finville, Philippe Bernier sont acquittés. Antoine Lopez et Louis Souchon sont condamnés à 6 ans de réclusion criminelle, à 6. Mohammed Oufkir est condamné à perpétuité par contumace. Un verdict qui arrange tout le monde.

En 1975, Bachir, fils de Mehdi Ben Barka, dépose une nouvelle plainte. Le juge Pinsseau entend l'avocat Pierre Lemarchand auteur présumé d'un papier trouvé sur Figon. Lemarchand n'est pas inculpé. En 1982, le juge obtient du gouvernement socialiste de consulter des documents du SDECE concernant Ben Barka. Il n'aura guère le temps de les lire. Ils ne sont pas déclassifiés, sauf deux, sans doute arrangés, qui chargent uniquement Lopez et Leroy-Finville.

L'instruction est toujours en cours. Beaucoup d'acteurs et de témoins ont disparu:

Oufkir « s'est suicidé » le 16 août 1972, à la suite de l'attaque de l'avion de Hassan II, Dlimi meurt « dans un accident » en 1983; El Azemouri décède en 1970; Le Ny, Dubail, Boucheseiche en résidence surveillée au Maroc sont éliminés après la mort d'Oufkir. Palisse décède en 1979.

Bachir Ben Barka, sa famille et leur amis se réunissent chaque année, le 29 octobre, devant la Brasserie « Lipp » à 13 heures.

Implication de la France :

L'État français est pour le moins complice. La police est impliquée par Souchon et Voitot, le SDECE par Antoine Lopez et Leroy-Finville. Ces hommes n'ont probablement pas agi de leur propre initiative. Les Renseignements Généraux (RG) sont intervenus pour freiner l'enquête et peut-être pour faciliter l'élimination d'un acteur et témoin gênant, Figon. Le commissaire Caille, chef de la 2ème section des RG paraît couvrir Figon et semble très bien renseigné sur l'affaire. Les réseaux anti-OAS, les barbouzes de l'avocat gaulliste Pierre Lemarchand, député de l'Yonne, sont intervenus, ils ont impliqué la bande de truands de Jo Attia (Boucheseiche, Le Ny, Palisse) qu'ils avaient utilisés pour les basses oeuvres du régime gaulliste, en particulier l'enlèvement de l'ex-colonel Argoud, le 25 février 1963 à Munich. Lemarchand aurait activé Figon dont il était l'avocat mais n'est pas inquiété. Le ministre de l'Intérieur Roger Frey - qui passe une semaine de vacances au Maroc en septembre 1965 dans la propriété d'Oufkir, un mois donc avant le crime108 -, le préfet de police Maurice Papon, le commissaire Caille chargent les lampistes Lopez, Souchon, Voitot et Leroy-Finville. Jacques Foccart à l'Élysée « est au parfum » mais ce n'est que Souchon qui le dit.

Les services marocains, responsables directs de la mort de Ben Barka, ont bénéficié de toutes ces aides. Certains veulent voir aussi la main du Mossad qui avait de bons rapports avec Oufkir. Sans avoir de preuve, cette disparition sert les intérêts des États-Unis et certains voient la CIA derrière toute cette mise en scène complexe. Le dossier de la CIA sur cette affaire n'est pas déclassifié. Rapellons qu'au cours des années soixante, en pleine guerre du Vietnam, beaucoup de leaders ou dirigeants, affichant une politique de non-alignement vis-à-vis des deux blocs sont éliminés, Moumié (Cameroun, 1960), Lumumba (Congo ex-belge, 1961), Olympio (Togo, 1963), Caamano (Saint-Domingue, 1965), Ben Bella (Algérie, 1965), Soekarno (Indonésie, 1968).

Il a également été dit que la CIA voulait porter un coup au général De Gaulle avant l'élection présidentielle du 5 décembre (où Mitterrand le mettra en ballottage).

Sources :

Jacques Derogy, Frédéric Ploquin, Ils ont tué Ben Barka, Fayard, 1999; Robert Arnaud, France-Inter, L'affaire Ben Barka, dimanche 25 octobre 2000; Gilles Perrault, Notre ami le Roi, Gallimard, 1990.


next up previous contents index
suivant: 7 novembre 1805: Le monter: Novembre précédent: Novembre   Table des matières   Index
Jacques Morel 2003-05-03